Les Eigenleute de Franconie aux XIIIe-XVe siècles : Essai d'appréhension spatiale et sémantique d'une catégorie sociale malmenée

Résumé : L'historiographie du servage (Leibeigenschaft) franconien à la fin du Moyen Âge se caractérise par l'existence de contradictions flagrantes entre historiens (sur le caractère généralisé ou au contraire résiduel du servage, ainsi que sur son renforcement ou au contraire sa disparition à la fin du Moyen Âge) et par une grande imprécision de la terminologie employée : les historiens ont coutume de ramener l'ensemble des termes médiévaux, latins ou allemands (servi, servitus, homines proprii, eigene Leute, Leibeigene, Leib und Gut, etc.), à un unique phénomène, désigné comme Leibeigenschaft et caractérisé par l'absence de liberté de mouvement et un contrôle strict du mariage et de la transmission des biens. Il a donc semblé nécessaire de reprendre la question à la base, c'est-à-dire à la fois au niveau de la terminologie des sources et des rapports sociaux auxquels elle correspond.

Cette contribution entend montrer comment l'abandon d'une perspective substantialiste du servage et l'examen précis, lexicométrique et cartographique, de la terminologie et de ses usages dans l'espace et dans le temps sont susceptibles de conduire à un changement radical de paradigme explicatif. Cette expérience est menée à partir de l'examen du syntagme clé de la documentation : eigenleute (en latin homines proprii), qui représente la désignation de très loin la plus couramment employée (bien que les historiens tendent systématiquement à la transformer en Leibeigene – littéralement « hommes de corps »). L'examen de ses usages fait apparaître deux phénomènes : d'une part une très inégale répartition spatiale, la Franconie orientale l'ignorant complètement (alors que rien ne permet de supposer que la situation des dépendants y ait été meilleure) ; d'autre part un usage en très fréquente combinaison avec eigengüter, habituellement traduit par « alleu » (par opposition à lehen, « fief » ou « tenure »). La manière dont les deux termes sont employés ensemble impose de considérer que le segment eigen- a le même sens dans les deux syntagmes. Mais la recherche d'une éventuelle signification d'eigenleute à partir du caractère allodial d'eigengüter n'aboutit qu'à des incohérences, qui montrent bien les limites d'une lecture juridiste de ces catégories.

Cet usage conjoint prend tout son sens dès lors qu'on en corrèle l'examen à celui de la distribution spatiale inégale, laquelle correspond très étroitement à celle des Weistümer (« aveux » de droits seigneuriaux dans une localité précise, effectués par des dépendants habitant la localité), pratiquement absents de Franconie orientale. Or le sens social de ceux-ci a été dernièrement réévalué : loin de viser d'abord une régulation des rapports entre seigneur et dépendants, ils servent à organiser localement les rapports entre seigneurs (sachant que les villages comptent toujours plusieurs seigneurs), et donc à reproduire la cohésion inter-seigneuriale, à travers l'organisation de leurs rapports avec les dépendants. En examinant la catégorie eigenleute sous cet angle, on se rend alors compte que son emploi renvoie essentiellement à des situations d'articulation et de hiérarchisation de divers pouvoirs seigneuriaux sur un même dépendant. La catégorie eigenleute apparaît ainsi non comme renvoyant à un état substantiellement servile mais comme l'expression de la prééminence d'un seigneur, face à d'autres, sur des personnes (et leurs biens) – sans que rien soit dit quant au contenu, variable, des pouvoirs qui fondent cette prééminence.

Ceci rend alors compréhensibles les variations de l'usage du syntagme à la fois dans l'espace (la structuration inter-seigneuriale en Franconie diffère nettement entre les parties occidentale et orientale dans la mesure où à l'est, un dépendant n'a jamais qu'un seigneur – et il n'est donc pas besoin de hiérarchiser des pouvoirs concurrentiels par le recours à la catégorie d'eigenleute) et dans le temps (la disparition de l'emploi du syntagme signalant non pas une libération de la population, mais plutôt l'apparition d'une situation de monopole seigneurial local). Le servage devrait ainsi sans doute être étudié moins en tant que rapport entre seigneur et dépendant qu'en tant que rapport entre seigneurs à propos de dépendants. De manière plus générale, le cas des eigenleute montre qu'une lecture juridiste et substantialiste des catégories sociales médiévales (en l'occurrence celles qui sont censées désigner des « serfs ») ne peut qu'aboutir à des contresens et/ou des contradictions.
Type de document :
Communication dans un congrès
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https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00005156
Contributeur : Julien Demade <>
Soumis le : samedi 4 février 2006 - 17:14:03
Dernière modification le : vendredi 19 octobre 2018 - 15:44:01
Document(s) archivé(s) le : vendredi 2 avril 2010 - 18:09:43

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  • HAL Id : halshs-00005156, version 1

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Citation

Julien Demade, Joseph Morsel. Les Eigenleute de Franconie aux XIIIe-XVe siècles : Essai d'appréhension spatiale et sémantique d'une catégorie sociale malmenée. Paul Freedman, Monique Bourin (eds.), Forms of Servitude in Northern and Central Europe: Decline, Resistance, and Expansion, 2005, Turnhout, Belgique. pp.75-113. ⟨halshs-00005156⟩

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